Góngora et les querelles littéraires de la Renaissance

De la Gerusalemme liberata de Torquato Tasso aux Soledades de Luis de Góngora

Mercedes Blanco
Sorbonne Université-CLEA

Les oscillations de la fortune de Luis de Góngora (1561-1627) auprès des lecteurs comme auprès de la critique et l’influence, immense à court terme et persistante aujourd’hui, d’une œuvre brève et difficile, posent des énigmes qui méritent d’être élucidées. Ce qui exige d’abord de mieux connaître la querelle sur sa poésie qui se déroula au XVIIe siècle en Espagne, en touchant le Portugal et l’Amérique. La querelle témoigne d’un moment où l’œuvre n’avait pas encore trouvé sa place et s’imposait néanmoins aux lecteurs par sa nouveauté et même son caractère insolite, que d’aucuns estimaient sublime et captivant et d’autres monstrueux. Les documents de la réception de Góngora, dont on trouve ici des éditions critiques, annotées, précédées d’études détaillées, offrent du reste un panorama irremplaçable des goûts et des savoirs des lettres espagnols à une époque où la poésie était un enjeu culturel primordial, une époque qui mérite par la puissance de ses créations le nom traditionnel de Siècle d’or.
Le langage employé et les arguments élaborés dans ces écrits polémiques et critiques font appel à une culture, un bagage commun, un arrière-plan de notions et d’idées qui sont propres à une phase tardive de l’humanisme: des textes classiques et leurs commentaires, mais aussi les produits récents d’une théorie littéraire foisonnante, principalement italienne, qui est l’une des grandes créations du XVIe siècle. Les Espagnols cultivés lisaient tous à cette époque les poètes italiens dans leur langue et les plus érudits d’entre eux connaissaient bien les textes théoriques et les débats critiques de l’autre Péninsule. Ainsi ils étaient parfaitement au courant de la querelle qui opposa, dans la décennie de 1580, les défenseurs de la mémoire de l’Arioste et les partisans de Torquato Tasso (1544-1595). À l’époque où éclate la polémique espagnole, dans la décennie de 1610, Tasso passait en Espagne (comme aussi dans le reste de l’Europe) pour le plus grand poète récent, l’auteur moderne le plus admirable. Góngora lui-même, doué d’un talent hors pair et d’une personnalité très forte, s’était formé à la lecture du Tasse, s’essaya à l’imiter dès sa première jeunesse, et dans sa maturité voulut certainement se mesurer à lui, tout en faisant quelque chose de profondément différent. Quant à ses lecteurs, surtout au premier moment de la réception des grands poèmes que sont le Polyphème et les Solitudes (à partir de 1612), ils fondent bien souvent leurs attaques et leurs défenses sur une comparaison avec le poète italien et ils empruntent des notions et des arguments à la querelle à son sujet, qui mobilise de nombreux thèmes communs avec la polémique espagnole. C’est pourquoi nous avons opté pour intégrer dans notre programme une édition très novatrice d’une des pièces polémiques sur le Tasse, l’Infarinato secondo. Il s’agit d’un texte très long et qui embrasse la plus grande partie des motifs et des arguments de la controverse sur les mérites respectifs de la Gerusalemme Liberata et de l’Orlando furioso.
Rappel sur les circonstances et les enjeux de la polémique sur la Gerusalemme liberata
La polémique autour des deux chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne – le Roland furieux (1532) de l’Arioste, romanzo de matière carolingienne, et la Jérusalem délivrée du Tasse (1581), qui relève de l’epos – naquit d’un court dialogue, Il Carrafa o vero della epica poesia (1584), composé par le chanoine capouan Camillo Pellegrino. Ce dernier y défend avec vigueur la supériorité artistique et intellectuelle du Tasse, auquel il décerne la palme de premier poète épique digne de ce nom en langue italienne. Sur-le-champ, l’Académie de la Crusca, qui s’était formée à Florence peu de temps auparavant, prit publiquement la défense de l’Arioste. Plus qu’une réfutation, c’est un véritable pamphlet au vitriol que publia la Crusca, contre Pellegrino, le Tasse et les idéaux poétiques classiques alors en vogue, qu’ils accusaient de corrompre la littérature vernaculaire moderne, en sacrifiant la propriété de la langue. Cette réponse agressive donna lieu à une série d’échanges entre les deux camps émergents, qui se prolongèrent jusque dans les années 1590, non sans quelques résurgences au cours de la première décennie du XVIIe siècle.
L’enjeu, pour les partisans du Tasse, était de définir des normes classiques pour composer et apprécier la poésie épique, normes largement inspirées par la Poétique d’Aristote et par des modèles comme Virgile et Homère. Pellegrino et ses acolytes présentaient le Tasse comme l’héritier idéal des maîtres de l’épopée ancienne, tandis que la poésie moderne de l’Arioste était lue comme une tentative ratée au sein du même genre. Les principales critiques qu’ils adressaient au Furioso portaient sur l’absence d’unité narrative, la lascivité et la morale relâchée, des épisodes fantastiques et donc enfreignant le principe de vraisemblance, et un style inégal, peu approprié à la grandeur épique. Au contraire, les défenseurs de l’Arioste lisaient ces prétendus défauts artistiques comme une adhésion aux idéaux classiques bien compris. Ils voyaient dans la Jérusalem délivrée du Tasse une poésie inutilement rigide et même laide, et dont le style trop travaillé, manquant de naturel, devenait par moments pédant et abscons. Face à la revendication d’une épopée dont le vraisemblable est renforcé par la matière historique, ils accusaient la dépendance du récit par rapport à l’histoire de limiter la liberté d’imagination qui faisait la valeur du genre.
Tandis que les positions théoriques qui émergèrent de ce débat conditionnent, encore de nos jours, l’interprétation des œuvres de ces deux poètes, les études manquent sur la forme de la polémique et sa réception dans le contexte européen. De telles difficultés résultent en premier lieu de l’absence d’édition moderne des œuvres en présence. Pour commencer à combler ce vide, nous offrons ici la première édition, numérique, d’un texte central, Lo ‘Nfarinato secondo (1588) : un copieux volume publié par la Crusca en réponse à Pellegrino, qui présente la singularité d’inclure les commentaires originaux de ce dernier. L’édition donne ainsi accès à un texte qui contient les jugements et les arguments des deux parties, assortis de notes analytiques qui se proposent de clarifier les termes singuliers du débat et de les situer dans leur contexte culturel et intellectuel. Dans un second temps, on fera usage des outils numériques pour élucider les stratégies rhétoriques des adversaires, en particulier en ce qui concerne l’emploi d’un vocabulaire critique spécifique et les fréquentes allusions à d’autres autorités et d’autres pièces littéraires. En expliquant ainsi ce texte, l’un des premiers exemples de la Querelle des Anciens et des Modernes, et en le rendant accessible, cette édition pose les bases d’une approche comparative plus large des polémiques littéraires à la Renaissance, au premier rang desquelles la polémique autour de Góngora.
Caractères singuliers de la polémique autour de Góngora
Évoquée dans toutes les histoires de la littérature espagnole depuis le XVIIIe siècle, et donnée pour connue, elle est en réalité très imparfaitement explorée et toujours abordée de manière biaisée et simplificatrice. Les approches les plus complètes datent des années 1990 : un catalogue des documents de la réception du poète au XVIIe par Robert Jammes (1994) et une étude de Joaquín Roses de la même année (cf. Robert JAMMES, « La polémica de las Soledades. 1613-1666 », in : Luis de GÓNGORA, Soledades, Madrid, Castalia, , pp. 607-719; Joaquín ROSES LOZANO, Una poética de la oscuridad. La recepción crítica de las Soledades en el siglo XVII, Londres, Tamesis Books, 1994).
Comparée aux querelles littéraires qui ont marqué les lettres françaises entre la Renaissance et le Siècle de Lumières (sans parler d’autres controverses de nature théologique, philosophique ou scientifique, évidemment différentes), la polémique gongorine présente certains caractères singuliers :
Un objet changeant et une fin indécise
Elle concerne d’abord deux poèmes en particulier ; puis le « style » de Góngora ; enfin ou en même temps, le style de ceux qui l’imitent ou s’inspirent de lui, qui sont qualifiés ironiquement de poètes savants (cultos), et parfois, sans ironie mais avec réprobation, de « modernes » (modernos).
On sait, avec une précision suffisante, à quel moment la querelle commence ; il est très difficile de dire quand elle finit. On observe un cycle qui débute en 1612 en Andalousie et à Madrid, qui par des ondes de plus en plus larges et espacées se répercute jusqu’à bien après la mort du poète et jusque dans le Nouveau Monde, donnant pour fruit tardif un opuscule remarquable, l’Apologético de Juan Espinosa Medrano imprimé à Lima en 1662. Cette fin n’en est pas complètement une ; entre le XVIIIe et le XXIe siècle le débat issu de cette confrontation ressurgit de façon sporadique dans le champ littéraire comme dans le monde académique.
Polémique et/ou canonisation
Les détracteurs de Góngora réprouvent en premier lieu l’obscurité de son style. Certains affectèrent de trouver ces poèmes inintelligibles, et même dépourvus de sens. Il y avait dans cette exagération un mélange de perplexité réelle et de mauvaise foi, même s’il faut tenir compte aussi de la mauvaise qualité des copies manuscrites auxquelles ils avaient accès. Le passage à l’imprimé, après la mort du poète (à partir donc, de 1627) ne résolut pas cet aspect du problème ; il fixa plutôt le côté défectueux et problématique de la transmission, même si deux copieux commentaires imprimés (de José Pellicer et García de Salcedo Coronel) démontrèrent que l’accusation d’inintelligibilité n’était pas tenable. De leur côté, les partisans du poète entreprirent de démontrer que cette obscurité résultait d’une plénitude et justesse de sens que le lecteur devait conquérir par les armes de l’esprit (ingenioingenium) et de l’érudition. Cette idée d’un sens qui doit être cherché par une traversée de l’obscurité, et qui en prend d’autant plus de valeur, est capitale dans le seul texte de défense attribué à Góngora lui-même (à l’authenticité contestée). Pour mettre en valeur ce sens cohérent, bien que d’accès difficile, parurent très tôt des annotations et des commentaires manuscrits, puis imprimés, qui, découpant les textes en fragments, les paraphrasaient et les glosaient suivant la méthode humaniste, en s’inspirant, notamment, des commentaires anciens et modernes de Virgile) : un mélange de paraphrase, d’analyse rhétorique et de reconnaissance des sources, principalement classiques. La polémique autour de Góngora ouvre la voie à la canonisation du poète, provoquant des commentaires qui avaient eu cette même fonction d’apologie pour les poètes anciens (Homère, Virgile, Ovide, Horace) et pour certains modernes comme Pétrarque, l’Arioste, Garcilaso ou Ronsard. Les tentatives de mettre obstacle à la reconnaissance du poète comme modèle ne font peut-être que l’accélérer, même si elles signalent la fragilité, à moyen terme, de cette canonisation.
Coloration politique de la querelle
La polémique, a priori littéraire (si tant est que la « vie littéraire » soit isolable de la vie sociale), a des implications idéologiques et politiques. Les détracteurs voyaient dans ces poésies une trahison à l’Espagne par une corruption de sa langue, compromettant l’avenir de sa poésie et de son éloquence, de sa littérature, comme on dira plus tard. Pour ses partisans, à l’inverse, Góngora posait les fondations d’une tradition poétique espagnole, indépendante de l’Italie et enfin hissée à la majesté des Anciens. Le poète espagnol, avec une omniscience divinatoire, surpassant tous ses aînés, avait doté l’idiome de Castille d’une poésie à la hauteur de sa prépondérance européenne et de son empire mondial (les années des « grands poèmes » sont celles où le roi d’Espagne est aussi roi de Portugal et des « Indes » portugaises). On peut donner raison à ceux qui pensaient ainsi dès lors que l’empreinte de Góngora est visible partout en Espagne, au Portugal, en Amérique coloniale, pendant un siècle et demi. L’effacement de cette gloire, un processus long et complexe qui s’étend sur des décennies, va de pair avec ce qu’on appelle le déclin de l’Espagne. À la fin du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, à partir des années vingt, on ressortira Góngora de l’enfer des aberrations de l’art baroque, un enfer qui tend dès ce moment à se vider ou à se transformer en Olympe, et on en fera un précurseur de la « modernité » et le père des symbolistes, des parnassiens et des avant-gardes. À la suite de cette résurgence, Góngora est devenu, au XXe siècle et reste au XXIe un classique. Il est probablement aujourd’hui un des poètes de son temps qui a le plus de lecteurs et des admirateurs les plus enthousiastes ; c’est aussi l’un des poètes du Siècle d’Or les mieux édités et les mieux étudiés.
L’édition numérique, base d’une étude renouvelée des querelles
Le caractère numérique des éditions envisagées suppose un changement radical dans l’approche des textes à tous les niveaux : depuis les modalités de lecture de chaque pièce, jusque dans l’agencement de la totalité du corpus – encore en construction.
Constituer un corpus et homogénéiser l’information
Le projet éditorial prit appui sur le catalogue de Robert Jammes et fut envisagé d’emblée comme un travail collectif de grande ampleur : la quarantaine de chercheurs, qui participent à cette entreprise collective d’édition, spécialistes renommés ou jeunes chercheurs, composent un groupe informel baptisé ∏ólemos, dont les membres travaillent en France, en Espagne, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en Argentine. Les publications actuellement visibles sur la plateforme représentent moins de la moitié de ce qui est en préparation. Parmi ces pièces, on compte des textes inédits, présents dans des manuscrits que l’on croyait perdus ou illisibles. L’ensemble des textes publiés en html sur la plateforme de l’OBVIL est accessible aussi au format xml, en libre accès, sur le github collectif « gongoradigital ».
De ce travail collectif, émerge donc une version actualisée, révisée et amplifiée du catalogue de Robert Jammes, qui tire parti du caractère dynamique de l’édition numérique. Chacune des entrées constitue un texte édité ou à éditer au format xml/tei, associé à un identifiant unique construit à partir d’une date moyenne, du patronyme de l’auteur et/ou du titre du document. Si le texte est bien l’unité de base de la structure du corpus, une série de métadonnées, inscrite dans chacun des fichiers .xml, permet d’ores-et-déjà de mettre les textes en rapport et de les classer : l’index dynamique actuellement proposé permet ainsi de classer les textes par date et par auteur. D’autres informations, déjà encodées dans les métadonnées, pourraient permettre à terme de multiplier les filtres pour interroger le corpus : identification des sources manuscrites dans lesquelles on trouve souvent plusieurs textes de la querelle, regroupés par quelque collectionneur curieux ; identification de certains imprimeurs qui jouèrent un rôle significatif dans la diffusion de la querelle ; lieux de composition et de publication.
La base de données qui résulte de l’ensemble de ces informations, encore en construction, permet d’identifier les textes et d’en tirer des analyses quantitatives.
À ce premier ensemble, s’ajoute l’œuvre complète de Luis de Góngora, qui constitue une entreprise éditoriale particulière dans le projet. Nous incluons dans la plateforme publique l’édition des Œuvres complètes de Góngora. Antonio Carreira, la première autorité en la matière, nous a livré une version revue et corrigée de sa propre édition de 2000 (Madrid, Turner, Biblioteca Castro), qui comprend la poésie, le théâtre et la correspondance.
Rééditer les textes poétiques et polémiques en réseau
Chacun de ces deux ensembles – l’œuvre de Góngora et la polémique – respecte la grammaire de Teinte, la librairie des logiciels libres XSLT 1/ PHP utilisée par l’OBVIL et utilise le logiciel de conversion Odette mis en place par Frédéric Glorieux. Nous avons aussi développé un encodage original, adapté aux spécificités de ces textes.
  • pour l’œuvre de Góngora
L’édition numérique, tout en suivant précisément l’édition papier (légèrement retouchée par l’auteur), enrichit le texte d’une série de métadonnées sémantiques et constitue à ce titre la première édition encodée de l’œuvre de Góngora.
Pour la poésie, chaque composition a été pourvue d’un identifiant numéroté (<div>, @type=”poem” et @n et @xml:id qui précisent le numéro du poème), et chaque vers a été identifié à son tour de façon automatique (<l>, @n, @xml:id). Le découpage strophique a également été marqué, mais cette fois-ci selon un encodage manuel (<lg>).
Les éditions d’œuvres théâtrales (deux comédies, l’une complète, l’autre à laquelle il manque un acte, une églogue de forme dramatique) disposent quant à elles – en plus de ce même encodage métrique – d’un marquage spécifique dans lequel on a suivi les principes les plus courants de la Tei, à partir du modèle d’encodage du projet dramacode : structuration en actes, dramatis personae (<castList>), identification des répliques (<sp>, @xml:id, @who), des personnages (<speaker>) et des didascalies (<stage>). Le théâtre espagnol diffère du théâtre français dans sa structure en tant que les actes n’y sont pas agencés en scènes (unités morphologiques qui président à la conception et à la composition dramatique, définies par l’entrée ou la sortie de scène d’un ou plusieurs personnages). Au contraire, l’entrée et la sortie des personnages s’y fait de façon libre et fluide. Pour observer la répartition des personnages sur scène et leurs interactions, nous avons donc marqué l’entrée et la sortie de chaque personnage en indiquant chaque unité dans la configuration actantielle de la pièce par l’étiquette : <listPerson>, @xml:id=”conf1″ @type=”configuration”. Cette plasticité est visible dans les graphes publiés à l’appui des pièces : le premier porte sur l’ensemble de la pièce et quantifie les échanges entre les personnages sous la forme d’un graphe relationnel (« Gráfico de interlocución », fondé sur une table des « statistiques par relation » présentée en bas de la page) ; le second présente sous forme de blocs la présence ou co-présence des personnages, proportionnellement à la quantité de discours prononcé (« Índice »). Ce dernier graphique constitue aussi une sorte de table des matières de la pièce, dont chaque bloc de texte renvoie par un lieu hypertextuel au passage correspondant.
Enfin, la correspondance regroupe les seuls textes en prose du poète que l’on ait conservés : il s’agit d’une série de lettres toutes de la main de Góngora, datées et localisées (informations consignées dans le <closer>), adressées à quelques des destinataires eux aussi signalés dans l’encodage (<persName>, @type=”destinatary”, @key indiquant la version normalisée du nom et @ref indiquant l’identifiant VIAF du personnage historique).
Cet ensemble constitue la première édition numérique enrichie des œuvres de Góngora, qui offre l’opportunité de circuler entre elles et le discours critique et polémique de ses contemporains.
  • la polémique
L’édition des textes polémiques et critiques présente une série de caractéristiques notables que l’on peut décrire en quatre niveaux :
  1. Les notes marginales disposées par les auteurs eux-mêmes, le plus souvent pour expliciter les références érudites auxquelles ils font appel, sont présentées en marge (par skeuomorphisme cf. Sara PEZZINI et Hector RUIZ, « Editar a Góngora con instrumentos digitales : bases metodológicas y perspectivas teóricas para un hipertexto de la polémica gongorina », Revista de Humanidades Digitales, 1, 2017  ) dans le version html (<note> @place=”margin” @resp=”author”).
  2. Il s’agit d’éditions critiques car le texte est établi à partir de tous les témoignages manuscrits et imprimés disponibles. Dans bien des cas, ces textes étaient encore inédits. Les notes d’apparat critique (<note> @type=”app” @rend=”I”>, en bas de pages et signalées les chiffres romains) consignent les variantes textuelles, selon les choix éditoriaux signalés par l’éditeur dans la neuvième section de l’introduction.
  3. L’annotation de l’éditeur et la présentation du texte dans l’introduction suivent des normes précises : abondantes notes explicatives, traduction systématique des très nombreuses citations latines, schéma préétabli pour l’introduction, qui en fait une véritable monographie et permet de comparer les textes édités terme à terme. Les éditeurs ont souvent localisé, pour les nombreuses références à la littérature classique et humaniste, la source exacte maniée : par exemple, telle version de la Poétique d’Aristote, telle traduction latine de l’œuvre de Lucien, telle édition de telle traduction italienne de rhétoriques grecques ou byzantines. Cela nous permet d’établir, avec une bonne approximation, la bibliothèque dont disposaient les lettrés qui ont voulu expliquer Góngora, et lui donner sa place de classique ou au contraire le rejeter. À terme, on en tirera une bibliothèque de la polémique gongorine.
  4. Enfin, les éditeurs ont travaillé à partir d’une feuille de style .docx élaborée par le projet, pour identifier quelques-uns des éléments mobilisés par le discours polémique. Sont ainsi identifiés, en particulier : les autorités nommées (<persName> assortis de @type=”authority” et d’un @key), les polémistes mentionnés (<persName>, @type=”polemist”, @key) et les passages de Góngora cités par les polémistes. Dans ce dernier cas, le renvoi est signalé sous la forme d’un lien hypertextuel qui permet au lecteur de consulter le passage correspondant dans l’édition des œuvres de Góngora (<ref>, @target renvoyant à un vers de Góngora). En retour, les œuvres de Góngora ont elles aussi été enrichies pour signaler quels textes commentent tel ou tel passage de l’œuvre (<ref>, @target renvoyant à un passage de la polémique, sous forme de notes marginales).
Les requêtes possibles et en cours de construction
Le corpus ainsi mis en forme et encodé peut finalement être interrogé par tous les outils d’analyse numérique et les langages de transformation xslt. Voici quelques-unes des voies que prend cette enquête collective, dont certaines ont déjà été publiés dans un numéro monographique de la revue e-Spania (février 2018).
C’est en premier lieu la poésie de Góngora qui peut être l’objet de ces interrogations renouvelées. La vieille idée selon laquelle il existerait deux Góngora, l’un vêtu de lumière et l’autre de ténèbres (« Góngora de luz », «Góngora de tinieblas »), mérite ainsi d’être réévaluée à l’aune d’une analyse sémantique statistique qui, bien qu’incomplète pour qualifier les changements de style de Góngora autour de la publication des Solitudes et du Polyphème, permet de quantifier une évolution significative, et non plus une rupture, comme le voulais le cliché satirique (Antonio Rojas). Parce que le gongorisme se définit par la réception de l’œuvre et le changement qu’elle imprima de façon décisive chez les poètes postérieurs à Góngora, les interrogations portent aussi sur l’imitation et les transformations auxquelles le texte est soumis. Les outils de comparaison de versions comme Phœbus peuvent ainsi être testés pour viser à une détection des lieux de l’imitation, par exemple celle que Sor Juana Inés de la Cruz fait de Góngora (Mercedes Blanco). Les notions qui structurent le discours polémique peuvent elles aussi faire l’objet d’analyses de sémantiques textuelle. Marie-Églantine Lescasse analyse ainsi l’idéologie et l’imaginaire linguistique impliqué dans la polémique à partir d’une étude autour de la notion de propiedad, à partir de l’analyse des co-occurrents de l’adjectif propio dans le corpus publié.
Un autre aspect de ces recherches consiste à comparer ou à lier les textes polémiques entre eux. Cette démarche peut relever de la comparaison de textes liés par une forte intertextualité comme le sont les trois Vies de Góngora publiées sous forme de paratexte, dont les deux dernières constituent des réécritures de la première. Le logiciel d’alignement de textes MEDITE permet de mesurer les insertions, remplacements et suppressions d’un texte à l’autre (François-Xavier Guerry). Il est aussi des outils que partagent l’ensemble des textes de la polémique, à de très rares exceptions : les citations d’autorités et de poèmes de Luis de Góngora. Le scénario de transformation XSLT «Polemos2nodes/Polemos2edges» permet d’extraire l’encodage relatif à ces deux types de données (encodage marqué par les éditeurs des textes, et qui bénéficie donc des apports du travail éditorial). On en tire une analyse du réseau des autorités citées dans la polémique d’une part, des liens entre la polémique et l’œuvre de Góngora d’autre part.
Enfin, et plus récemment, le collectif Góngora global a commencé à cartographier la polémique et à en établir le réseau intertextuel. Ces premiers travaux feront l’objet d’une publication dans l’ouvrage El universo de una polémicaGóngora y la cultura del siglo XVII.
Les caractéristiques de l’édition numérique de l’Infarinato secondo
Contrairement au corpus de la polémique autour de l’œuvre de Góngora, le débat autour du poème du Tasse fut bref et composé exclusivement de textes imprimés. Entre 1584 et 1607, apparurent près de trente-cinq textes qui prenaient directement parti dans l’arbitrage entre la Jérusalem et le Roland furieux. Plusieurs de ces textes furent publiés sous des pseudonymes, en particulier les réponses de l’Académie de la Crusca à Pellegrino et à d’autres. Pourtant, en dépit du recours à des noms d’emprunt, aucun de ces auteurs ne fit d’effort particulier pour dissimuler son identité. En conséquence, l’origine de ces différentes interventions était bien établie au début du XVIIe siècle. Le panorama le plus clair de cet ensemble de textes polémiques est offert par Angelo Solerti, dans le premier volume de la monumentale Vie de Torquato Tasso (1895). Quant à la synthèse la plus récente sur le sujet, elle nous a été donnée par Claudio Gigante et Francesco Sberlati dans le onzième volume de la Storia della letteratura italiana (2003) éditée par Enrico Malato.
Un aspect en particulier n’a pas reçu de la critique une attention suffisante : le format typographique et la forme prise par l’argumentation dans les principaux textes en jeu dans le débat. Dès la première réponse de la Crusca à Pellegrino, les polémistes réimprimèrent la totalité du texte de leur opposant, en le divisant en sections et en intercalant leurs réponses point par point. La même présentation est adoptée par Pellegrino dans sa propre défense, puis à nouveau par la Crusca dans sa dernière réplique, Lo ‘Nfarinato secondo. Ce dernier texte est donc constitué de quatre niveaux : le texte original à la louange du Tasse, la défense de l’Arioste par la Crusca, la réponse de Pellegrino, et enfin la dernière intervention de la Crusca. Du point de vue typographique, Lo ‘Nfarinato secondo est donc présenté comme un dialogue, dont les noms des interlocuteurs, placés en marge, sont inscrits dans une police spécifique pour chacune des voix. Au sein du texte lui-même, les références sont fréquentes à des sections antérieures ou postérieures, assorties de citations d’autres ouvrages polémiques. D’autres auteurs de ce débat reproduisirent cette même structure, tout en prenant parfois la liberté de réarranger, voire de supprimer certaines sections. Cette présentation dessine des lignes argumentatives au sein de la polémique et produit une structure par branche qui rend souvent la lecture difficile. Au vu de la complexité et de l’interconnexion de ce format dialogique, un environnement hypertextuel spécifiquement conçu constitue le mode idéal de reproduction et d’exploration.
Pour l’édition numérique de Lo ‘Nfarinato secondo, nous suivons la transcription et les paramètres d’encodage établis pour les textes de la polémique gongorine. En plus de la description détaillée des normes de transcription fournies dans l’introduction au texte, soulignons ici que nous avons maintenu certaines distinctions orthographiques caractéristiques de chacune de ces voix. Ces différences, pour triviales qu’elles puissent paraître, contribuent assurément à recréer l’expérience originale de lecture des textes. En ce qui concerne l’encodage, nous avons utilisé des étiquettes spécifiques pour les éléments suivants : les autorités et les polémistes nommés, les citations textuelles, le nom d’autres œuvres citées, la référence aux personnages de fiction et aux noms de lieu. Pour refléter la structure singulière des œuvres, nous avons divisé le texte édité en sections (<div1>). Ces dernières sont numérotées en suivant les divisions du texte original. Ces sections sont ensuite à leur tour subdivisées selon le locuteur (<div2>). À chaque section et à chaque fragment, est associé un identifiant unique pour faciliter la création d’un réseau de références croisées, à la fois intra et intertextuelles.
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