Projet Molière

Entre le Molière du 17e siècle qui construisait ses pièces de théâtre en « bricolant » à la manière de ses confrères italiens dell’arte et le Molière vu par la postérité comme le modèle de la comédie classique ; entre le Molière auteur de « portraits » comiques dont le but était de faire rire en proposant des satires des comportements de ses contemporains et le Molière qui s’est imposé après sa mort comme un poète de « caractères » et un correcteurs des vices moraux ; entre le Molière admiré pour l’art avec lequel il ponctuait ses propres rôles de grimaces éloquentes et hilarantes et le Molière d’un Misanthrope perçu par beaucoup depuis les Romantiques comme une comédie sérieuse et mélancolique ; entre le Molière qui concevait différents types de pièces en fonction de ses publics et le Molière jugé ensuite disparate par incapacité à se tenir sur les crêtes du génie… en somme, entre le Molière que les recherches littéraires des dernières décennies nous ont permis d’appréhender au plus près et le Molière constitué par la postérité à coups de jugements inspirés par les idéologies des siècles suivants, par le goût classique qui a commandé les lectures du 18e siècle et certaines incompréhensions du 19e siècle, il y a des écarts considérables. Nos propres jugements sur Molière et nos interprétations de son théâtre, transmis par l’institution scolaire depuis la fin du 19e siècle, sont largement tributaires de ces écarts qui se sont constitués et creusés dès le lendemain de sa mort (1673).

Comprendre la formation des jugements actuels sur Molière, expliquer comment se sont progressivement constituées les lectures dominantes de son théâtre, évaluer la manière dont se sont constituées sa « valeur » d’écrivain dramatique et la hiérarchie entre ses pièces, mettre en perspective les raisons pour lesquelles lui qui, en son temps, n’avait rien d’un classique est devenu le parangon de la comédie classique : telles sont les premières raisons qui ont motivé le lancement du « Projet Molière » dans le cadre précis de l’Observatoire de la Vie Littéraire (OBVIL).

Le « Projet Molière » appartient ainsi à l’OBVIL tant sur le plan de la philosophie constitutive du laboratoire (il s’agit bien ici de contribuer à l’observation de la vie littéraire, de la constitution de la valeur littéraire et des questions de légitimité littéraire) que sur le plan scientifique et technique : vu l’ampleur de la recherche et son empan chronologique (1673-1950), notre projet n’a de sens que dans l’environnement nouveau des « humanités numériques » ; autrement dit, il n’est rendu possible que par le recours aux capacités de moissonnage, de stockage, d’encodage et de confrontations qu’offre l’informatique et par la mise à disposition d’instruments de visualisation, de « lecture » et d’analyse nouveaux, inventés ou adaptés par les chercheurs en informatique de l’OBVIL et développés par les ingénieurs.

Concrètement, ce projet passe par les étapes suivantes :

  • Regrouper et numériser tous les textes liés à Molière :
    La critique moliéresque du 17e au 20e siècle, les histoires du théâtre, les dictionnaires du théâtre, les témoignages et comptes rendus de représentations et d’ouvrages dans la presse, les paratextes des principales éditions de Molière depuis sa mort jusqu’au milieu du 20e siècle, les pièces où Molière est personnage, les pièces inspirées par l’œuvre de Molière.
    Tous les textes numérisés seront associés à des index répertoriant les artistes, les critiques, les lieux, les dates, les sujets, les thématiques etc. Un système innovant de cartographie des résultats permettra d’effectuer des repérages préalables permettant de se repérer dans les résultats afin de pouvoir les interpréter et de permettre l’extraction d’une sémantique du discours critique. De la sorte, tous types de recherches pourront être directement lancées en ligne, permettant à un large public d’utiliser cette base de données.
  • Regrouper et numériser le plus grand nombre de comédies avant et après Molière.
    Il s’agit de réfléchir à la fois sur Molière « repreneur des autres » et Molière « repris par les autres ». Le moyen de cette double réflexion passe par la numérisation de toutes les comédies françaises avant et autour de Molière afin de soumettre l’ensemble du corpus à des applications nouvelles mises au point par les chercheurs en informatique d’OBVIL à partir des logiciels de détection de plagiat. Nous pourrons ainsi déterminer dans un premier temps quelles sont les pratiques d’imitation, de reprise, de « plagiat » au sens large chez Molière et ses confrères et quelles sont, inversement, les contraintes dues à la pratique d’une technique littéraire commune à tous (la « dramaturgie classique ») et à l’adoption d’un même système énonciatif (l’alexandrin à rimes plates) qui a d’énormes effets restrictifs sur le choix du vocabulaire, rapprochant ainsi le lexique des uns et des autres. L’un des effets de ce pan de la recherche sera de permettre d’apporter de nouvelles réponses aux questions que posent depuis quelques décennies les amateurs de mystères et de complots à propos des relations entre Corneille et Molière.
  • À partir des pièces de Molière seront créés des livres numériques savants. Le texte, discrètement balisé, offrira un processus de dépliement permettant d’accéder à plusieurs « sous-textes » présentant les notes, les variantes, et fournissant aussi un accès direct aux différentes bases de données connectées à l’OBVIL comme celle de Molière21. Cliquer sur le mot ou la partie du texte balisée enclenchera le processus du dépliement d’informations. La création du livre savant pour les œuvres de Molière permettra d’avoir un accès très rapide et performant à toutes les informations concernant Molière et son théâtre. Même pour la recherche scientifique ultérieure, ce support permettra un gain de temps considérable, en représentant un concentré d’informations.

Tandis que l’essentiel de ces recherches, de ces corpus et de ces outils seront directement disponibles en ligne sur le site d’OBVIL, les cinq années dévolues à la réalisation de ces travaux seront accompagnées par et déboucheront sur des productions scientifiques collectives ou personnelles. Par là, le projet Molière contribue à la formation par la recherche, puisqu’il accueille des étudiants (doctorants, étudiants en master, stagiaires) qui consacrent leur projet personnel à l’une des perspectives de recherche proposées par le projet.

Georges Forestier

Le projet Molière de l’OBVIL travaille en partenariat avec différents laboratoires et établissements : le Centre d’Etude de la Langue et des Littératures Françaises 16e-21e siècles (Unité Mixte de Recherche de l’université Paris-Sorbonne et du CNRS), les universités suisses de Fribourg et de Lausanne et l’Université Georgetown de Washington.

L’équipe est composée de deux pôles : le pôle « recherche » regroupant les chercheurs en littérature et en numérique, et le pôle informatique qui rassemble les ingénieurs en informatique de l’OBVIL et auquel est associé le site « Théâtre classique » animé par un ingénieur indépendant, Paul Fièvre.

Membres de l’équipe

Membres intérieurs (pôle recherche) : Andrea Fabiano, Georges Forestier, Martine Jey, Nathalie Rizzoni, Florence Naugrette, Sophie Marchand

Membres intérieurs (pôle informatique, technique et bibliographique) : Amélie Canu-Prat (CELLF), Claire Carpentier (OBVIL), Éric Thiébault (OBVIL)

Membres extérieurs (pôle recherche) : Élodie Bénard (Orléans), Claude Bourqui (université de Fribourg), Marc Douguet (Grenoble), Florence Filippi (université de Reims), Lise Michel (université de Lausanne), Dominique Quéro (université de Reims), Christophe Schuwey (Fribourg), Guy Spielman (université Georgetown de Washington)

Membres extérieurs (pôle informatique) : Paul Fièvre (« Théâtre classique ») Doctorants :Coline Piot (Lausanne), Côme Saignol (OBVIL), Marine Souchier

L’équipe est conseillée par Jean-Gabriel Ganascia (OBVIL et laboratoire ACASA de Sorbonne Université).

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