Les Cahiers de Valéry

Les Cahiers que Valéry a tenus de 1894 à sa mort, en 1945, sont un objet littéraire difficile à identifier puisqu’il ne s’agit pas d’un journal, mais d’une sorte d’espace d’écriture privé où, chaque matin, il consigne des réflexions qui ont trait à quantité de sujets divers : le fonctionnement de l’esprit, le rêve, le langage, la littérature, la science, l’histoire, la politique — d’autres encore. Ce n’est pas non plus un brouillon de l’œuvre, mais à partir de l’entre-deux-guerres, l’écrivain va en extraire, plus ou moins remaniés, quantité de fragments pour nourrir les recueils bien connus que sont, par exemple, Tel QuelMélange ou Mauvaises Pensées. Dans le même temps, ces Cahiers, depuis le début, accueillent également des poèmes en prose et ils offrent d’ailleurs une très large palette d’écritures qui vont de la réflexion la plus abstraite à l’épanchement personnel à partir de la rencontre avec Catherine Pozzi au mois de juin 1920. L’écriture d’autre part évolue : non seulement les Cahiers se font plus nombreux à partir de la Première Guerre, mais la réflexion en même temps s’assouplit pour devenir moins aride et abstraite ; ils prennent une tonalité plus personnelle et, sans qu’ils deviennent jamais un journal, on voit Valéry y noter le compte rendu de rencontres, de dîners, de conversations et y consigner, de manière souvent cryptée, des considérations intimes. Il arrive également que, pour se distraire de son travail, il s’accorde le loisir de dessiner et, comme il emporte avec lui en voyage le Cahier en cours, certaines pages, de loin en loin, accueillent le dessin ou l’aquarelle du paysage qui s’offre à lui. Cet ensemble est pour nous d’un prix considérable, puisqu’il offre en particulier une théorie de la littérature beaucoup plus riche que celle que l’écrivain a rendue publique sous le nom de poétique, et qu’il propose, à partir de la fin de la Première Guerre, de nombreuses notations biographiques.

Ces Cahiers sont cependant restés une œuvre confidentielle, et si aujourd’hui encore ils sont très peu lus c’est tout simplement en raison de leur longueur : Valéry a tenu plus de 260 Cahiers conservés à la BNF, et l’ensemble représente plusieurs dizaines de milliers de pages. Une première édition, qui se voulait complète, a paru, de 1957 à 1961, aux Éditions du C.N.R.S., et ses vingt-neuf volumes — environ 30 000 pages — offrent le fac-similé des Cahiers manuscrits. Tirés à deux mille exemplaires, ils sont depuis longtemps épuisés, mais continuent de constituer l’édition de référence en dépit de quelques défauts : pour gagner de la place, les fragments des Cahiers originaux, souvent séparés par de larges blancs, ont été resserrés sur la page du fac-similé ; certains Cahiers ont été intervertis, soit par inadvertance soit parce qu’à l’époque ils étaient difficiles à dater ; certaines pages ont été omises ainsi que des feuilles volantes, et enfin quelques fragments trop personnels, à la demande de la famille, n’ont pas été reproduits. Mais la difficulté, surtout, est que cette édition ne propose ni index thématique, ni index des noms.

En 1973-74, Judith Robinson en a procuré une anthologie dans la « Bibliothèque de la Pléiade », mais ces deux volumes, thématiques, ne représentent que 5 à 10 % de l’édition du C.N.R.S., et au surplus ils font à la littérature proprement dite — puisque Valéry est d’abord écrivain — une place qu’on peut juger insuffisante. C’est pourquoi, au début des années quatre-vingt, Nicole Celeyrette-Pietri a entrepris, avec le concours de l’équipe Valéry de l’ITEM, de publier chez Gallimard une édition typographique. L’éditeur n’a accepté de publier que les Cahiers tenus de 1894 à 1914, et le treizième et dernier volume va paraître à l’automne 2014. Mais si cette édition ne couvre que les vingt premières années, elle ne représente en même temps que le cinquième, à peine, des Cahiers puisque l’année 1914 correspond au tome V de l’édition du C.N.R.S. : la publication parfaitement intégrale conduirait donc à un ensemble de soixante-quinze volumes, et tout porte à croire qu’aucun éditeur n’acceptera de publier les Cahiers des quarante et une années suivantes.

Comme Valéry va tomber dans le domaine public le 1er janvier 2016, le projet de l’Obvil est donc de mettre en ligne la totalité des Cahiers manuscrits ainsi que leur transcription annotée. La tomaison et le numéro de page de l’édition du C.N.R.S. et de l’édition Gallimard seront mentionnées pour que tout chercheur puisse aisément retrouver une référence, et bien sûr un moteur de recherche permettra de circuler à l’intérieur de l’ensemble. C’est la raison pour laquelle tous les noms abrégés ou cryptés seront rétablis entre crochets : là où Valéry note simplement « S. M. », nous préciserons qu’il s’agit de Mallarmé, et lorsqu’on lit « Ck », par exemple, nous indiquerons qu’il s’agit de Catherine Pozzi. Le texte, enfin, sera annoté : les citations, les titres d’œuvres et les personnes évoquées seront identifiés et les allusions historiques ou culturelles qui peuvent faire énigme seront clarifiées ; de la même manière sera précisé tout ce qui relève de l’intertexte avec les œuvres de Valéry lui-même, ainsi que les notions-clés élaborées par l’écrivain (« fiducia », « implexe », etc.) fatalement obscures pour le non spécialiste. Le fac-similé du Cahier original sera proposé en mode image et, en regard, la transcription le sera en mode texte. Cette édition pourra donc être considérée comme parfaitement complète et définitive.

Le travail de transcription et d’annotation va commencer en octobre 2014, et il sera réalisé sous la responsabilité de Michel Jarrety  par une équipe d’une dizaine de chercheurs français et étrangers.

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