Le patrimoine sonore de la poésie

La poésie, dans les cultures de l’écrit, s’adresse à la fois à l’œil et à l’oreille. Mais l’enregistrement de la voix constitue dans l’histoire du genre une mutation médiatique majeure. L’écoute apporte une autre forme de connaissance que la lecture, et lorsque le poème est lu par le poète, un autre mode de présence de l’auteur. Les poètes ont découvert l’étrangeté de leur propre voix ; certains ont travaillé pour ces nouveaux supports ; de nouveaux modes d’édition et de diffusion de la poésie se sont développés. La vogue des lectures publiques, puis la révolution numérique ont renforcé ces tendances, donnant aujourd’hui au poème une identité médiatique plurielle.

Le corpus dont nous disposons après plus de cent ans d’enregistrements est immense et hétérogène, à la fois en termes de supports (mécaniques, magnétiques, optiques, numériques) et de sources (émissions de radio ou de télévision, enregistrements phonographiques, lectures scéniques, lectures privées). Il nécessite un travail considérable d’inventaire, de préservation, de diffusion et d’analyse. Aux Etats-Unis, la création d’archives de poésie en ligne a joué un rôle déterminant. Fondé en 2003 au sein de l’Université de Pennsylvanie et conçu à la fois pour la recherche, pour l’enseignement et pour la diffusion publique, Pennsound peut être considéré comme un modèle. Le site propose plus de 40000 fichiers audio et 1000 fichiers vidéo à consulter ou à télécharger gratuitement, et comptabilise plus de 6 millions de téléchargements annuels ; il fournit également l’information nécessaire à la contextualisation et à la compréhension de ces archives. Le site UbuWeb rassemble quant à lui un ensemble impressionnant d’archives sonores, cinématographiques et écrites des avant-gardes du XXe siècle. En 2010, la Bibliothèque du Congrès et le Council on Library and Information Resources ont publié un rapport concluant une large enquête consacrée aux archives sonores. Ce rapport met en lumière un cercle vicieux qui retarde gravement la préservation des archives : moins les collections sont recensées et accessibles, moins les chercheurs s’y aventurent ; moins les collections sont consultées, moins les conservateurs sont susceptibles d’obtenir des subventions pour les préserver et les mettre à disposition. En 2015, après une enquête destinée à inventorier les fonds d’archives sonores menacés en Grande-Bretagne (UK Sound Directory), la British Library a lancé le programme Save our Sounds pour préserver ces fonds et les mettre à disposition en ligne. Lancé en 2014, le programme Europeana Sounds vise à rendre un million de documents sonores accessibles d’ici 2017 sur Europeana, la bibliothèque numérique européenne.

Par rapport à ces réalisations, la situation en France accuse un retard évident. Les fonds disponibles sont très riches, mais ils n’ont fait l’objet d’aucun inventaire systématique, et n’ont donné lieu qu’à de rares études. Certains de ces fonds, comme les archives de l’ARC, doivent être sauvegardés ; d’autres, conservés dans des institutions (INA, Radio-France, Centre Pompidou), doivent être présentés d’une manière plus coordonnée et plus lisible. Tous doivent être rendus plus accessibles à la recherche, et exploités d’un point de vue intellectuel. Telle est la visée du projet « Patrimoine sonore de la poésie » que nous développons au sein du Labex OBVIL, en collaboration avec un réseau d’enseignants, de chercheurs, d’acteurs du web et de poètes.

Notre projet vise à mettre en œuvre les ressources technologiques et méthodologiques des humanités numériques, avec les finalités suivantes :

  1. A défaut d’un inventaire systématique qui ne peut être mené que sur une échelle plus large et avec davantage de moyens, recenser les ressources disponibles : identifier les archives, les classer, évaluer leurs besoins de préservation, obtenir de leurs détenteurs l’autorisation de diffusion ; inventorier les ressources en ligne sous forme d’une bibliothèque de sites.
  2. Numériser, structurer et rendre exploitables certains fonds d’archives considérés, par leur contenu ou leurs condition de conservation, comme prioritaires.
  3. Jeter les bases d’une réflexion intellectuelle. Celle-ci concerne la patrimonialisation de ces collections, leur intégration aux études littéraires, leur mode de présentation et de diffusion. Elle suppose une réflexion approfondie sur l’écoute du poème, sur l’historique des styles de diction, sur l’usage pédagogique des enregistrements, en concertation avec les recherches qui se développent en parallèle en musicologie et dans les arts du spectacle.
  4. Construire des partenariats institutionnels avec les principaux acteurs, publics et associatifs, à Paris et en province.

Ce programme a été lancé par un colloque international (en Sorbonne, 24 et 25 novembre 2016), auquel ont participé les promoteurs du projet, ainsi que des chercheurs et des membres de plusieurs institutions patrimoniales, et dont la conférence inaugurale a été prononcée par Charles Bernstein, poète, professeur et co-fondateur du site PennSound.

Équipe

  • Porteur du projet : Michel Murat (Paris-Sorbonne)
  • Abigail Lang (Paris-Diderot)
  • Céline Pardo (Paris-Sorbonne)
  • Laure Michel (Paris-Sorbonne)
  • Yann Rucar (Paris-Sorbonne)
  • Jean-François Puff (Université Jean-Monnet-Saint-Etienne)
  • Vincent Broqua (Paris 8)
  • Olivier Brossard (Marne-la-Vallée)
  • Gaëlle Théval (Rouen)
  • Camille Bloomfield (Sorbonne Nouvelle)
  • Florence Trocmé (Poezibao ; CNL)
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